“Les sillons de la terre”

Exposition virtuelle

“Les céramistes sont posés là où il y a une veine de terre.”

Commissaire d’exposition : Basile Pellé.

Mise à jour : 02/09/2021

Photographies : Agnès His, François Belliard, Jacques Péré & Jean-Claude Launey.

A 40 ans, j’ai repris des études d’histoire de l’art. Le cours qui m’a le plus marqué était celui d’architecture contemporaine. Avec les enfants, le quotidien était compliqué. Mais c’est là que j’ai fait la rencontre d’Elisa, une lumière, qui m’a aidé à rebâtir l’atelier. J’y ai appris l’éclat et l’ombre. Un livre m’a marqué, L’éloge de l’ombre, de Junichirô Tanizaki, où l’auteur défend l’esthétique de la pénombre, du mat, en opposition avec notre monde où tout est éclairé. Il défend la patine face à nos objets occidentaux si lisses.” 

“Cette petite maison m’a appelé, dans le val de Manse, au lit très large, jusqu’à l’île Bouchard. On passe ici d’une rive à l’autre, où tous les villages sont différents. L’atelier a pris du temps. Telle une céramique, le lieu a pris la taille qu’il devait prendre. Il y a quatre ans, j’ai pensé vendre. Mais c’est ici mon ancrage. Je me baigne dans la petite rivière. Et Crouzilles est à la croisée des chemins.”

Un insecte semble lui souffler à l’oreille : “Je suis tourné vers le ciel et je sens qu’il y a quelque chose de plus grand que nous.”

A l’origine, le Raku

Les broches “Insectes”

“C’était l’été et j’avais entrepris d’aider les enfants à réaliser des broches. Des insectes se sont posés près de nous, des doryphores attirés par les plants de pommes de terre. Ce furent mes premiers modèles.”

Les reliefs étant réalisés à partir d’empreintes de fruits, peaux de melon, pommes de pin, “tout ce qui me tombe sous la main”, résume-t-elle amusée.”

A cette époque-là, Agnès utilise un four à gaz pour les deux cuissons : celle des pièces crues et pour l’émaillage. Pour l’enfumage, les broches sont enfouies dans la sciure. Elles sont alors frottées à la brosse et au savon, “comme lorsque je reviens de la pêche aux coquillages” précise Agnès, avant d’ajouter “c’est un moment toujours riche en découvertes”. La touche finale est donnée à l’aide d’une poudre d’or mélangée à de l’acrylique. “Je fais des graphismes qui, une fois peints avec l’or, offrent l’aspect du métal. J’aime cet apparent mélange de matériaux… J’aime que l’observateur reconnaisse la céramique mais aussi qu’il s’interroge.”

La réalisation des broches s’inscrit aussi dans la continuité d’une recherche sur l’émaillage, selon la tradition du Raku. Bien que cette technique soit maîtrisable grâce à certaines données que l’on acquiert avec l’expérience, elle demeure pourtant source de découvertes constantes car elle permet des variations très sensibles des couleurs en fonction de température ou de durée d’enfumage.

“Terre et feu, la revue des arts et loisirs céramiques”

Le blanc, le noir et le rouge

La pratique du Raku a été dans cette voie une étape essentielle. Notre céramiste aurait pu se suffire de cela mais, déjà, privilégiant la matière à la forme, elle a souhaité aller au delà. Le raku, éreintant, aléatoire, n’a pas réussi à la combler. Retour aux procédés plus doux, plus féminins, car, dans le lent façonnage d’une pièce, c’est une nouvelle naissance induite. Agnès s’attache alors à trois terres : noire pigmentée, blanche craie et ocre rouge. Crues, elle en aime la sensualité. Cuites, elle en écoute la musique. Et de passer son doigt sur les vases et les pots, révélant un concert de notes pures qui tient du tintement des cloches et du résonnement des tambours de l’Afrique. La terre, donc, revient au centre de l’art.

– Alice Lafforgue

Deux ou trois terres différentes, une argile noire recouverte d’une terre blanche ou rouge, modelées sur une forme arrondie à l’aide d’un bâton ou d’une balle, et un traitement par motifs gravés, estampés, croisés, enlevés, impliquant une répétition de gestes inscrits dans un rythme, une respiration, qui mettent en jeu l’entier du corps et de l’esprit, en grande proximité  avec son matériau.

– Carole Andréani.

“Je voyage dans la nature. Si je suis attentive, le plus petit lopin de forêt est immense, c’est une rencontre avec l’univers. J’y glane des feuilles, des coques, des brindilles, pour l’inspiration de grandes structures en terre ou pour y apporter de la texture.”

“Canopée”
“Paille”
“Paille noire”

Agnès aime travailler au fusain. C’est l’expression de spontanéité : sa recherche des graphismes autour d’elle. Ici, les champs de labour.

“Coussin”
“Monts”

Les pièces d’Agnès His sont sensuellement dépouillées, abstraitement contemplatives. Jarres, coupes, formes oblongues et étirées d’une douceur impalpable révèlent secrètement leur déchirures. Griffées, taillées, sculptées dans la chair même de la terre, régulièrement, comme une écorce : cicatrices blanches sur fond noir ou noires sur fond rouge, elles vibrent d’une fragile nostalgie.

– Philippe Soussens.

Suspendre le mouvement

Buisson, écorces, pailles, feuilles d’argile, mouvements et déroulements, le vocabulaire d’Agnès His emprunte autant à la nature qu’à la création textile et à la danse. 

La série : “Les Buissons”

“Côte Ouest”

“Ces pièces blanches et noires pourraient s’appeler Falaises. Elles ont été inspirées par la côte normande, ma région d’origine. J’y cherche le moyen de traduire plus de douceur, d’ondulations.” 

“Écorces”
“Déroulement”
“Rubans”

“Inspire, expire”

Installation à La Louvière.
Exposition “Terres élevées” à la Chapelle Saint-Jacques.



Installation à la Manufacture.
Installation à la Célestine.

C’est bien de tout ce qui a lieu dont se nourrit l’œuvre d’Agnès His, bien au-delà de l’objet. Il est question ici des ornières foulées, des doigts plongés au cœur des sillons, des regards portés jusqu’à la crête, de l’humus caressé, des odeurs sublimes des terres d’après l’orage. Le paysage intérieur guide le geste, les mémoires d’écorce, les champs labourés plus loin, et les buissons qui permettent le ciel. L’enfance de mer ici se minéralise, les houles s’habillent de silex, l’écume se végétalise. 

La Bernellière (atelier de l’artiste), vaisseau plus haut hissé, nous livre au cabotage, de la terre à la terre, ivre “d’horizons souples” que seul le feu tendra. Ainsi s’érigent les phénomènes de ce qui se présente à nous, consciemment, simplement, évidemment, profond comme un souffle, précaire comme l’équilibre. Repliées, pressées, contraintes, repoussées, voici “élevées les terres”, véritablement. 

– Philippe Berthommier.
“Infinis”
“Terres crues”