“LA TERRE EST MON MÉDIUM”

La céramiste plasticienne Agnès His révèle son terroir d’adoption en Touraine où elle poursuit sa relation avec l’argile.

Par Augustin Paintendre

“Les Buissons se courbent et leurs feuilles s’affolent”

Entre deux plis de colline au milieu des champs d’orges, le chemin est rectiligne et monte vers cette petite maison. La rivière de la Manse dessine une large vallée dans ce paysage au relief moutonneux. 

Agnès est en harmonie avec son lieu, elle y a pris racine, elle l’a observé, elle a appris sa géographie, sa géologie. “Je suis née à cinquante mètres de la mer, à Fécamp au pays de Caux. La mer y est frontale, elle te happe. Ici, tout le paysage t’enveloppe”.

Les champs d’orges entourent la maison. Havre au milieu d’un océan d’épis qui ondulent au gré du vent. A l’ombre d’un jeune tulipier de Virginie, Agnès nous explique qu’elle a eu l’intuition de ce lieu. 

Avec une passion retenue et mesurée, sa voix douce est transportante. Sa silhouette est gracieuse et frêle. Agnès semble fragile à l’instar d’une danseuse étoile, sa force émane d’une volupté magique.

“La Bernellière”, un atelier bardé de bois qui caresse l’horizon, créé sur la souche d’une petite maison en ruine. C’est aussi un lieu de vie au bout du monde, dans une vallée où les saules dansent avec le vent.

L’atelier au bardage grisé par le temps trône sur un océan de monoculture céréalière. 

L’attention, une manière de s’émerveiller

Pendant un séjour au Japon, Agnès découvre un autre rapport à l’observation et au temps. Au sein d’une ancienne manufacture de Kimono transformée en grenier à riz, une femme, Keiko, disposait tous les matins une fleur différente au centre de la table où ils prenaient le thé. 

Maison Paille, Agnès His

Cette fleur ouvrait une fenêtre méditative. “J’y apprenais, chaque jour, à contempler le sens du détail. Si tu fais une place à l’attention, au regard, alors tu peux t’émerveiller des choses”.

Hilma af Klint, Sans titre (de On the Viewing of Flowers and Trees), 1920

Ouvrir son regard à l’inconnu, c’est s’évader en étant statique. Être dépaysé sans voyager, rencontrer un invisible. Hilma af Klint nous apprend : “En vous retirant vers l’intérieur, vous devriez parvenir au point d’immobilité où se produit la mobilité”.

“La terre est mon médium”, dévoile-t-elle. Il faut du temps pour s’en occuper, il y a des rituels qu’il faut suivre, il faut la rencontrer, la modeler. Toutes les heures, le lendemain, le surlendemain, la terre se transforme, il faut tout le temps être vigilant, “cette relation de prendre soin me fascine”.

“Toutes les heures, le lendemain, le surlendemain, la terre se transforme, il faut tout le temps être vigilant”

Il est important de bien connaître les propriétés de la terre que l’on veut modeler. “Si je veux des émaux aux couleurs vives, je choisis une faïence. Le grès se rapproche plus de la pierre tandis que la méthode du raku nécessite une terre plus réfractaire”. Les températures qui dépassent les mille degrés dans le four, demandent de maîtriser comment la terre réagit à la chaleur.

La métamorphose de l’argile est un chemin de transformation successive, où la terre traverse plusieurs épreuves. Celle de la main humaine lors du modelage, de l’air pendant le séchage et l’épreuve du feu au cours de la cuisson. L’art de travailler la terre est de parcourir ces états de matière, ces étapes de révélation et de pouvoir s’ajuster avec. 

“C’est un voyage dans le temps, une alchimie qui dépasse et attire. C’est une relation profonde à l’univers, au règne minéral, au magma terrestre ; l’accueil d’une errance en soi-même, une invitation à la patience et à la concentration.”

Le raku, “une lutte avec le feu”

La technique du raku ou “cuisson heureuse” consiste à enfumer les pièces émaillées en fusion, en les recouvrant de sciure, de feuilles, d’herbes… Cette réaction chimique modifie l’aspect de la matière et de l’émail.

“La transformation des émaux a quelque chose d’éblouissant”, sa voix est pleine d’énergie et de passion quand elle parle de ces moments où elle découvre le fruit de son travail.

“Je sortais des grosses pièces du feu. C’était un face à face avec lui pour les sortir au bon moment”. Elle accueille les souvenirs avec sérénité, puis calmement conclut : “C’était un dépassement”.

Au sortir des flammes, Agnès frotte ses pièces, les nettoie de la cendre, et perçoit les couleurs de l’émail. Dans les premiers temps, les résultats sont incertains. “ Tu ajustes, tu cherches, tu essayes, puis tu arrives à une phase où tu sais ce que tu veux. Et quand tu ouvres le four et que tu ne l’as pas, c’est très douloureux. Tu rentres alors dans une quête”.

Agnès se lève et revient avec deux vases, deux jarres, des amphores bosselées. “J’ai choisi un émail improbable, il se volatilisait et retombait. Je voulais que ça soit comme de la roche à l’extérieur et que l’intérieur soit plus doux, plus précieux. J’avais envie qu’on ait la sensation d’une texture de pierre. De faire cet aller-retour avec la géologie”. L’émail du vase est comme un lichen que revêt l’argile.

“C’était exactement ce que je voulais, à cinq degrés Celsius près, l’émail aurait fondu”

Modeler la terre comme nos ancêtres

Le travail de l’argile permet d’être relié à l’histoire et à la géographie. Les ateliers de céramique sont souvent installés là où il y a des veines de terre glaise dans l’écorce terrestre. L’argile est pétrie par l’Homme dès 30 000 av. J.C. : “Nous travaillons les mêmes terres que nos ancêtres”, nous glisse-t-elle. 

Agnès organise depuis dix ans des ateliers d’initiation. Elle invite ses participants à rencontrer la terre, à l’effleurer, à interagir avec elle. “Je leur offre une boule d’argile, les yeux fermés, du bout des doigts. On rentre en communication avec elle. On l’étire, on essaye de la comprendre. Comment répond-elle à ton toucher ? Et qu’est-ce qu’elle suscite en toi ?” 

Croquis de l'atelier d'Agnès His
Croquis de l’atelier d’Agnès par Basile Pellé.

Comme un art martial, la sculpture est un art du mouvement. Un mouvement suspendu qui mobilise tous les sens, qui nécessite de percevoir l’air environnant, de s’entraîner à modeler la terre avec l’air, de percevoir pour voir. “Je propose de se détacher des idées formelles pour s’abandonner à la découverte. Chercher à communiquer avec la terre avant d’apporter ta volonté propre. Faire émerger, décoller, dans un élan, ce qui est ancré en toi. Trouver comment tu traces la ligne dans le volume.” 

L’atelier d’Agnès est au-dessous de sa maison, il offre une vue sur une cour troglodyte creusée dans le tuffeau du Val de Loire. “Depuis que j’ai huit ans, je souhaite travailler l’argile. Je voulais quelque chose de vaste”. Au-dehors, les nuages ardoise remplacent le ciel bleu. 

Le ciel gronde. L’atelier s’assombrit. Le vent se lève. Les coups de tonnerre claquent. La douce odeur de la terre fraîche confère à l’atelier une dimension relaxante.  Le vent s’engouffre par la fenêtre, il valse entre les différentes œuvres et caresse les légères céramiques. Le vent, les éclairs, le feu, la terre, la pluie, tous les éléments s’accordent avec Agnès.

Sur les étagères, les œuvres offrent une vision bitonale, le noir profond marié au blanc ou au rouge ocre. Les Rubans se meuvent avec le souffle du vent. Les Buissons se courbent et leurs feuilles s’affolent. Les Pailles, les Ecorces et les Canopes, immuables face aux intempéries, sont comme des rochers bravant la folle danse des houles tempétueuses.

“Toutes mes expériences ont nourri ma psyché, elles m’ont donné un ancrage, une confiance en moi. J’ai commencé à vivre les expériences, à les intégrer corporellement, toute entière”.

Exposition virtuelle

“Les sillons de la terre”

Exposition virtuelle